Je me suis réveillée avec une nouvelle affreuse : un
jeune homme de 18 ans s’est fait frapper par un automobiliste en fuite de la
police. Le jeune cycliste, qui circulait sur une voie vélo, n’avait aucune
chance de s’en sortir ; le coup l’a fait virevolter dans les airs et atterrir à
plusieurs mètres de la piste qui devait le garder en sécurité.
18 ans, l’âge de mes élèves. Mes élèves qui s’assoient de mauvaise
grâce derrière des bureaux qu’ils gribouillent de traits au crayon à mine; des
airs blasés, fatigués, dès le matin. L’envie d’être ailleurs, le téléphone au
creux de la main, à regarder des vidéos courtes ou à jouer à leurs jeux
imbéciles.
Mes jeunes qui se
demandent pourquoi ils sont là, à apprendre le français, alors qu’ils ont passé
deux ans d’accueil (cette classe qui était censée les préparer à poursuivre le
secondaire).
La majorité est arrivée au Québec il y a deux ans, juste
avant de finir le secondaire dans leur pays d’origine, juste avant de finir cette
étape où ils sont réunis par âge et non par compétences. Et maintenant, ils se
retrouvent sans diplôme, voyant sur les réseaux sociaux leurs anciens camarades
graduer, entrer à l’université ou poursuivre… Tandis qu’ils sont dans un centre pour adultes
à apprendre les compléments du nom, la conjugaison du conditionnel ou, pire
encore, celle du subjonctif, avec une prof folle et un peu histrionique qui
leur crie de ranger leur appareil mobile.
Cette année, je les trouve infantiles dans leur
comportement, puis plus malhabiles : les lacunes en lecture, plus
profondes, plus problématiques que celles d’anciennes cohortes… Je veux être
compréhensive, patiente, ouverte, mais la vérité, c’est que je soupçonne qu’ils
font les enfants pour ne pas se heurter à leur nouvelle réalité, celle faite de
trop de défis, trop d’échecs, trop de déviations de leurs projets de vie tels
qu’ils se les étaient figurés plus jeunes. Il faut être sacrément adaptable,
docile pour vivre une vie qu’ils n’avaient jamais pu imaginer. Je me mets à
leur place, avoir 18 ans et effectuer des exercices des premières années du
secondaire sans vraiment y parvenir, il faut beaucoup de maturité pour le faire.
Ils ne savent plus ce qui est attendu d’eux.
Certains sont contents d’être ici : ils ont intériorisé
le discours de leurs parents : sécurité, liberté et études… Études? Oui,
mais ce n’est pas facile, le français ! Ils l’emmerdent, le français ! Ils
viennent s’asseoir derrière leurs pupitres et voilà le travail. D’autres en
veulent à leurs parents de leur avoir donné une vie compliquée, alors qu’elle
était censée être meilleure. Pourquoi les demandeurs d’asile ne peuvent-ils pas
aller à l’école publique ? Ils ne comprennent pas, d’ailleurs, ils emmerdent le
système qui les sépare de leurs amis de la polyvalente. Ils sont perdus, blasés
et se sentent incompétents.
Ils ont 18 ans. Ils veulent seulement être comme les autres,
les amis d’avant, les amis de l’école secondaire, ceux qui ont réussi à finir;
ils veulent que les étapes soient plus courtes, l’avenir plus bleu comme le
ciel ou rose, comme… et puis merde les images ringardes. Je ne les blâme pas.
Ils sont issus d’une génération où l’effort n’est pas stimulé de la même
manière que dans d’autres générations. Beaucoup d’entre eux travaillent, 15, 20
ou parfois 30 heures par semaine.
Ils ont 18 ans et rêvent de gagner de l’argent, mais surtout
que leurs parents soient fiers, satisfaits de leurs résultats.
Je pense aux parents du jeune homme Isaac Larivée qui se rendait
à son collège quand il a été fauché. Je pense à tous ces jeunes de 18 ans qui
vivent autour de moi et j’ai le cœur qui saigne.

